Livre d'or - Contact

04/01/05 - 03:29

Etre-au-monde et obsessions circulaires

Paradoxalement, c'est alors même que je m'engage sérieusement en philosophie que je commence à m'en détacher. Ou peut-être cela a-t-il toujours été le cas?
Mes pensées deviennent vagabondes, retournent à leurs premières amours, se complaisent dans la nostalgie et l'abandon. Ô, comme cette joie de descendre ne m'a jamais quitté! Joie de retrouver et d'éprouver sa propre liberté dans l'être-au-monde!
Sans doute faut-il avoir l'âme d'un fou, d'un passionné, pour comprendre ce dont je parle ici - en bref l'âme d'un artiste. Il faut arriver à s'étonner sans cesse devant les plus petites choses, être en perpétuel émerveillement devant cette Vie si féconde, et qui malgré toutes nos circonvolutions reste là en permanence, fidèle à elle-même comme au premier jour, fidèle dans sa simplicité qui nous laisse sans voix et nous déroute.

Ô comme nous gagnerions à être plus humbles devant ce grand mystère, et comme tout nous paraîtrait plus simple aussi! Au fond, la pensée qui veut s'exercer à réfléchir sur le monde est vouée à l'échec, car ce n'est pas là une manière assez subtile d'appréhender la Vie. La pensée ne peut que fuir, donner l'illusion d'une construction, ou d'une objectivité, puis se retourner et d'un seul souffle tout détruire. A dire vrai, le philosophe qui sait être honnête avec lui-même en a déjà conscience - et c'est pour cela que c'est bien plus le mouvement de sa propre conscience par rapport au monde qui est à la source de sa vie plutôt qu'un quelconque but nécessairement figé et illusoire. Le philosophe ne cherche pas, il s'éprouve en permanence - c'est là-même sa raison d'être, sa névrose peut-être. Au seuil de la vieillesse, le voilà qui redevient enfant... "Je sais que je ne sais rien" : comme cet aveu socratique est beau et exprime tout! Car Socrate savait sa quête désespérée, et pourtant il continuait à réfléchir. Peut-être ne savait-t-il pas faire autrement?

En tous les cas, c'est ainsi au milieu de cette plaie béante et douloureuse de l'interrogation sans fin du philosophe, que l'artiste prend tout son sens : il oriente le regard, il offre un sens nouveau là où la raison du philosophe s'arrête, il opère un changement radical de perspective : l'homme ne doit plus considérer les choses de haut, tel un juge, mais bien au contraire les vivre, et ce sans chercher une quelconque objectivité ou vérité qui ne sauraient être que leurres et victoires bien fragiles. Car tôt ou tard, la vie reprend ses droits.

Bien sûr, cela peut paraître déroutant : aucune conduite ne nous est fixée, même comme idéal ; envolé le mérite auquel on tenait tant car il nous réconfortait en nous disant que malgré tout, nous étions plus dignes de valeur que ces hommes vils et bestiaux, en apportant à nos souffrances une récompense ; envolées également nos soifs d'un idéal transcendant - certes, tout cela peut paraître bien triste, mais ce sentiment est bien trop humain : il est juste question ici d'honnêteté intellectuelle. Pourquoi inventer des problèmes là où il n'y en a pas? Pourquoi prétendre également avoir perdu quelque chose, si cette chose finalement n'existait pas? Si le manque existe, cela ne signifie pas pour autant qu'il soit réel - il est seulement dans notre imagination.

Et c'est ainsi, dans ce travail d'ascèse perpétuel, que j'ai constaté il y a peu que ma réflexion, à mon insu-même, s'était détruite elle-même. Non qu'elle n'ait plus de raison d'être, mais que ce n'était plus là l'essentiel. La raison dans sa tyrannie voudrait nous faire croire qu'elle précède toute vie, qu'elle doit en être le guide perpétuel - mais ceci n'est là sans doute que pour masquer l'évidence : la Vie est déjà tout en elle-même, et les justifications de la raison sont bien faibles devant sa plus pure évidence.
Cet état de conscience de la vie immédiate, je l'appelle l'être-au-monde. En bref, il s'agit d'une attitude artistique, humble et émerveillée devant le mystère du réel - cette attitude s'ignore d'abord elle-même chez l'enfant, puis devient consciente chez le sage ayant en quelque sorte accompli le cercle de sa propre pensée.

 

 

Entrée précédente - Entrée suivante

Archives

Visiteurs